Extraits choisis 

Extrait n°1

« Je descends jusqu’au garage et plonge la main très profondément dans le grand sac gris pour y enfouir ma culotte tout au fond. Elle y sera bientôt broyée parmi les autres ordures. Ce sera terminé. Personne ne saura rien. Et je pourrai oublier, peut-être.

Une fois que tout est rentré dans l’ordre, je reprends le cours de ma petite vie. Comme si rien n’était arrivé, j’ouvre la porte du salon et vous souhaite une bonne nuit, comme tous les autres soirs. Je m’arrête brièvement dans la chambre que partagent les jumeaux, Simon et Olivier, puis regagne la mienne. Je ne pourrai plus jamais voir ma couchette, le couvre-lit beige ou mon pyjama, de la même manière.

Ce soir-là, Maman, j’ai goûté à l’inceste fraternel et je n’en savais rien. »

Une personne tient un livre ouvert avec une main, sur un fond blanc avec des ombres de lumière.

Extrait n°2

« Tu déverses à nouveau ta rage avec une violence incontrôlée, et je me fige un peu plus encore. Ce qui se produit est un effondrement intérieur. Je me sens vide, comme si je pouvais tomber du côté sombre et ne jamais revenir à la réalité. Mon esprit disjoncte, et mon corps se dématérialise. Je me sens impuissante et profondément détruite.

Je connais ces sensations. Elles me reviennent, familières, comme un très mauvais trip. S’ouvre alors une brèche que je ne vais plus pouvoir colmater. C’est la fissure de la mémoire traumatique qui après avoir résisté pendant trois décennies, imperméable à tout qui pouvait en menacer l’intégrité, se fragilise. Je suis là, face à un mâle dominant qui me réduit au silence, à l’impuissance et me violente. La nature de la violence importe peu. Je subis. Je me couche face à toi au sens figuré, comme je me suis couchée au sens propre devant l’aîné qui me dominait et abusait de moi. »


Extrait n°3

« Je suis toujours assise à tes côtés, petite Élise, dans notre chambre. Je relève la manche de mon pullover et observe l’icône que je viens tout juste de faire graver dans ma chair. C’est celle d’un arbre de vie, une femme avec dans le prolongement de son bras, le corps d’un enfant soudé à elle. De leurs pieds partent des racines entremêlées. Tu es avec moi. Je ne t’abandonnerai plus jamais. De là où je nous ai réunie pour l’éternité, je peux veiller sur toi et te serrer contre mon cœur d’un simple geste. (…)

Enfin, je me regarde dans le miroir de la chambre. Et je me dis :

« Je suis heureuse et je vais bien, désormais rassemblée à moi-même.

Je rentre chez moi sans me sentir traquée, je dors, les acouphènes se sont (presque) tus, je sors de la zone critique de l’IMC , flirte avec les cinquante kg, et suis la seule à décider ce qui entre dans ma bouche… 

Je suis débaptisée et ne crois plus ni au purgatoire ni en un Dieu qui me punirait pour ce que j’ai enduré.

Je continue de me réconcilier avec mon corps : j’apprends à sentir ses signaux sans effroi ni dégoût. Je comprends qu’il se fige encore. Et je lui pardonne lorsque cela arrive.

Aujourd’hui, je ne me sens plus coupable. 

J’ai fait ce que j’ai pu. 

Et je suis vivante. »